Artcade

Une exploration du savoir-faire à l'aube du jeu vidéo

La Vengeance d'Atari

2020-05-30 10 Min. lecture Pizzacus

En 1988, en Californie, une équipe d’ingénieurs d’Atari Games se réjouissaient de ce qu’ils venaient d’accomplir. Ils avaient obtenu et crée des documents à l’insu de Nintendo expliquant les parties les plus secrètes et sensibles de la NES. Il leur a fallu des mois de recherche et de rétro-ingénierie, il fut aussi nécessaire pour eux d’escroquer le Bureau du copyright des États-Unis. À ce moment-là, ils auraient été enviés de milliers de programmeurs partout dans le monde.

Ceci fut un moment fort pour Atari Games dans leur quête acharnée pour se venger de Nintendo. L’histoire d’Atari avant le krach est très connu, mais peu de personnes parlent de la suite après la NES. Or, je trouve qu’elle n’en est pas moins intéressante.

En particulier, la division Atari Games, qui fut séparée d’Atari comme nous allons le voir, est souvent oublié. Certaines personnes vont même jusqu’à dire qu’il ne s’agit pas du « vrai Atari ». Je ne suis pas d’accord avec cela, je pense que les deux entreprises seront toujours, au fond d’elles, les mêmes. Mais dans cet article, après leur séparation, je parlerai uniquement d’Atari Games.

Cet article est la fin d’une mini-série sur divers évènements liés des années 80. Si vous ne l’avez pas encore fait, je vous recommande de lire l’article sur le krach de 1983 et celui sur 10NES en premier.

Haïs par la vie elle-même

Durant le krach, Atari faisait face à une montagne de difficultés financières comme vous pouvez vous en douter. Warmer Communication, qui est le conglomérat qui possédait Atari à l’époque, cherchait à se débarrasser de l’entreprise.

En 1984, la division de l’électronique d’Atari fur revendue à Jack Tramiel (l’homme d’affaires responsable pour la célèbre Commodore 64), et la division jeux vidéos d’Atari fut revendue à Namco en 1985. À cause de cela, Atari fut divisé en deux entreprises, Atari et Atari Games respectivement.

Atari voulait créer un successeur à l’Atari 2600 (qui sera en fin de compte l’Atari 7800) qui était supposé sortir en 1984. La date de sortie fut délayée lors de l’acquisition d’Atari, reportant la console en milieu de 1986. À ce moment-là, la NES était déjà sorti et les efforts d’Atari furent en vain.

La NES eu donc un gout amer aux employés d’Atari. Selon eux, Atari seul aurait dû sauver l’industrie du jeu vidéo. Même si cet échec fut celui d’Atari, la division électronique, le cœur de leurs ex-collègues à Atari Games fut également brisé.

En 1987, Atari Games désirait publier des jeux sur la NES. La séparation d’Atari et Atari Games ne donnait pas le droit à Atari Games d’utiliser la marque « Atari » sur le marché consommateur. Pour publier les jeux, une entreprise fictive nommée Tengen fut formée.

Logo de Tengen

Bonjour, Tengen !

Atari Games ont tenté de négocier des conditions de licence plus avantageux avec Nintendo mais n’y sont pas parvenus. Donc durant 1988, Atari Games ont publié 3 jeux officiellement sous le nom de Tengen.

Mais cela ne plaisait pas aux employés d’Atari Games. Ils ne voulaient pas se plier aux conditions de Nintendo. Ils voulaient avoir autant de liberté qu’ils avaient sur l’Atari 2600. Ils savaient qu’ils ne surpasseraient jamais Nintendo en jouant à leur jeu.

Donc bien qu’Atari Games ait accepté les conditions de licence de Nintendo, ils ont secrètement travaillé sur une manière d’outrepasser les mesures de sécurité de la NES. Comme nous l’avons vu dans l’article précédent, cela voulait dire trouver un moyen d’outre-passer 10NES.

Atari Games voulait le beurre et l’argent du beurre. Il ne voulait pas demander aux clients d’utiliser des méthodes inconventionnelles comme HES. Il ne voulait pas reposer sur la grâce de Nintendo comme Konami. Et les ingénieurs avaient peur qu’utiliser des voltages négatifs endommagerait des consoles et pourrait facilement être empêché par Nintendo. (Ils ont vu juste, étant donné que la NES fut changée sous peu pour empêcher cela.)

Leur solution fut donc de tenter de créer un clone de 10NES par la rétro-ingénierie.

Comme je l’ai dit précédemment, 10NES avait une marge d’erreur pour éviter une réimplémentation parfaite. Or, Atari Games voulait une réplique se comportant exactement comme une puce authentique, pour qu’il n’y ait absolument aucun défaut qui puisse être détecté dans le futur.

Cette précision ne pouvait être atteinte qu’en obtenant le code source de 10NES. Ce fut donc ce qu’Atari Games tenta d’accomplir au cours de plusieurs mois en retirant des couches de la puce chimiquement pour tenter d’examiner au microscope le code imprimé dans le silicone.

Il y a des contradictions dans les témoignages d’employés d’Atari sur le fruit de ces efforts. Certaines sources disent que la tentative de lecture ne sont arrivées nulle part, d’autres disent que le remplacement était presque achevé et certains disent même que tout été complètement prêt.

Ce sur quoi elles semblent agréer est qu’un jour, de manière inattendue, un avocat est revenu à l’entreprise avec une copie du code source de 10NES. Pour l’obtenir, Atari Games ont contacté le Bureau du copyright des États-Unis, affirmant que la société en avait besoin pour un éventuel procès contre Nintendo. Ce procès n’existait pas. Atari Games avait mentit et commit une fraude pour s’emparer du code source.

Ce fut le jour où les ingénieurs d’Atari Games ont su qu’ils ne pourraient jamais retourner en arrière. Maintenant qu’ils avaient eu le code de cette manière, ils ne pourraient jamais défendre qu’ils sont parvenus à créer leur puce en analysant la console eux-mêmes.

…et sans le savoir, cet avocat avait poussé Atari Games sur une pente qui les mènera à leur mort.

Enfin libre

En utilisant le code source, Atari Games finalisèrent leur clone de la 10NES, une puce nommée « Rabbit ». En décembre 1988, le premier lot de cartouche produites par Atari Games fut publié. Il s’agissait seulement d’une ré-édition de jeux précédents.

C’était la première fois qu’il y eut un effort aussi considérable d’une entreprise tierce pour pousser des cartouches alternatives sur le marché. Les faits furent publiés par des journaux. Et Atari Games ont réalisés différentes campagnes publicitaires.

Publicité de Tengen

« Quand vous pensez à de grands titres, pensez à Tengen ». Remarquez l’apparence particulière de leurs cartouches sur cette publicité.

Contrairement à beaucoup d’entreprises de jeux sans licence, Atari Games ne voulait pas tromper les consommateurs en leur faisant croire qu’ils vendaient des jeux légitimes. Au contraire, Atari Games voulait présenter Tengen comme une alternative au système de publication de Nintendo sur la NES.

Les cartouches de Tengen étaient plus petites et noires pour ressembler à des cartouches de l’Atari 2600, peut-être une manière pour Atari Games d’affirmer métaphoriquement leur volonté de traiter le marché de la NES comme le leur. Toutes les cartouches fabriquées par Nintendo étaient identiques, donc cette différente était signifiante.

Très prévisiblement, Nintendo ont poursuivi Atari Games en justice à cause de cela, mais le procès n’aboutira pas avant 1994. Pendant tout ce temps, Atari Games ont continué à produire leurs propres cartouches.

20 jeux différents furent développés en 6 ans, la majorité en 1989. La plupart étaient des ports, ce qui permettait aux entreprises d’éviter la période d’attente de deux ans avant de pouvoir porter leur jeu sur un autre système.

Le début de la fin

Atari Games ont fini par perdre leur bataille légale avec Nintendo. En 1994, le procès a abouti avec la décision que la puce Rabbit viole les droits d’auteurs de Nintendo.

Le raisonnement était que les droits d’auteurs permettent de protéger une exécution, mais pas une idée. Ici, l’idée est de déverrouiller la console NES et l’exécution est l’algorithme exact pour y parvenir. Or, Atari Games ont copié minutieusement le comportement du code source de Nintendo, alors que la tolérance de la NES aurait permis d’obtenir le même résultat avec d’autres méthodes.

Atari Games ont défendu que le but de copier l’algorithme entier était d’assurer la compatibilité dans le futur, mais cet argument ne fut pas pris en compte.

L’utilisation à des fins de recherches d’œuvres protégés par le droit d’auteur est légal aux États-Unis. Mais pour cela, il faut que la copie originale de l’œuvre soit licite, ce qui n’était pas le cas. Si Atari Games n’avait pas fraudé pour obtenir la copie, peut-être que cet argument l’aurait protégé.

Atari Games a accusé Nintendo de mener une utilisation abusive des droits d’auteur, dans le but de créer un monopole. L’abus de droits d’auteurs aux États-Unis peut être utilisé pour justifier une atteinte au droit d’auteur, mais le tribunal ont refusé de l’accorder à Atari Games pour les mêmes raisons. En fraudant, ils n’ont pas agi de bonne foi.

Atari Games ne pouvaient plus utiliser leur puce Rabbit et furent obligés de payer des dédommagements à Nintendo.

Et pour Atari Games, ce fut le début de la fin.

  • Warmer, qui possédait originalement Atari, ont racheté l’entreprise en 1993 pour la consolider avec leur propre groupe de développement et former Time Warner Interactive en 1994 juste après le procès.

  • Le groupe fut revendu en 1995 à un constructeur d’arcade nommé WMS Industries. Atari Games est devenue le subsidiaire de Midway, qui était un subsidiaire de WMS Industries.

  • Atari Games fut renommée en « Midway Games West », mais fut dissoute en 2003 quand Midway a décidé de se retirer de l’industrie de l’arcade.

Une longue route… pour rien ?

L’histoire d’Atari est très tragique et amère. Atari Games sont restés combatifs dans la déception et l’adversité. Mais… pourquoi lutter à ce point ? Atari Games n’aurait-il pas pu simplement publier des jeux « comme tout le monde » ? La plupart des éditeurs NES à succès se portent bien aujourd’hui. Les développeurs d’Atari Games avaient du talent, sûrement, l’entreprise aurait eu un avenir.

Quand on compare les deux procès majeur d’Atari, on pourrait penser qu’ils sont des hypocrites. En 1979, Atari a poursuivi Activision pour empêcher le développent tierce. En 1989, Atari Games fut poursuivi par Nintendo pour empêcher leur développent tierce. Atari Games ont émis un tel effort pour promouvoir la même chose qui a causé leur chute.

Or, selon moi, l’esprit de l’entreprise n’a pas changé entre 1979 et 1989.

Je pense que ces deux procès ont la même cause : Atari pensait que le marché du jeu vidéo était à eux seul et ne lasserait personne d’autre faire ce qu’Atari pensait qu’il était destiné à faire.

Après avoir goûté au monopole total de l’Atari 2600, Atari ne pouvait pas se contenter de moins. Et cela est compréhensible. Atari n’avait rien fait pour mériter le krach de 1983. Il n’aurait pas pu le prévoir, il n’aurait pas pu l’empêcher une fois commencé, et peut-être que si son entreprise parente ne s’était pas débarrassé de lui, il aurait pu sauver l’industrie. Ce sentiment d’injustice à sûrement renforcé l’obsession d’Atari.

Ainsi, au lieu de prendre des décisions censées, Atari Games a passé toute son existence à chasser la baleine qui lui a arraché la jambe, consumé par un désir de vengeance.

La guerre ne change jamais

Même si la bataille entre Atari Games et Nintendo aboutis par la victoire de ce dernier, il y a encore à ce jour beaucoup de débats sur Internet pour décider « qui avait raison ».

Atari avait des points légitimes malgré son attitude obstinée. Les conditions de licence de Nintendo étaient beaucoup trop strictes. Elles furent nettement détendues après la sortie de la Super NES, ce qui fut le moment où Nintendo avait plus de concurrence et ne pouvait donc pas imposer des règles trop strictes.

Malgré cela, la Super NES n’a pas du tout vécu le même sort que l’Atari 2600, et donc, les conditions de licence n’avaient pas de raison à être si strictes.

Mais je pense qu’il est juste de dire que la décision de créer immédiatement un clone de 10NES était une décision irraisonnable. Atari Games n’était même pas arrivé à la limite de sa licence et n’était un éditeur sur la NES que depuis un an. Pourquoi ne pouvait-il pas supporter la limite comme tous les autres développeurs ? Atari Games disait qu’il parlait au nom de tous les éditeurs de la NES, et pourtant, malgré les restrictions dures, il était le seul à se plaindre autant.

Nintendo avait raison de penser que des restrictions étaient nécessaires, et Atari Games avait raison de penser que les limites de Nintendo étaient trop strictes. Atari Games avait raison quand il disait que Nintendo cherchait à créer un monopole absolu, mais c’était également ce qu’Atari voulait faire.

Atari Games ont agi de la façon la plus irresponsable. Mais dans cette histoire, il n’y a pas de bien ou de mal. Seulement deux camps similaires avec des destins très différents.

Références

(Certaines de ces références n’adoptent pas un point de vue très neutre sur la bataille entre Nintendo et Atari Games)